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LA VIE SAUVAGE

Eklektika : Portail culturel du Pays Basque / Parution le 4 juillet 2017

La lune est au rendez-vous, il a plu, il pleuvra. Il ne reste qu’à attendre le soleil, que l’humidité se change en moiteur et qu’explosent les premières senteurs de l’automne. En scrutant la terre jusque dans ses moindres lombrics, on ne trouve pas toujours des champignons, mais quand l’exploration devient introspection, respirable ivresse des profondeurs, désorientation douce-heureuse, loin, si loin des marchands de guano, on se trouve toujours un peu.

Ça faisait un petit moment que j’errais, sans plus trop y croire. Je me dirigeais vers une simple ballade, une sorte de beau match nul. Il n’avait pas fait assez chaud, il avait trop plu. Je n’ai jamais su lire la lune. Les conditions étaient en train de se mettre en place. Fait rare, j’étais en avance. Quand soudain, au détour d’un chemin, de ce coin que je vous donnerai plus tard, à peine perceptible, à mes oreilles parvint un murmure. J’avais pris soin d’être seul – en forêt, on ne l’est jamais vraiment – et ce murmure là n’avait rien de tout à fait commun. 

Il m’a fallu un temps d’adaptation à cette symphonie d’abord lointaine qui désormais m’attirait comme un appeau. Vinrent les premières traces de pas, comme autant d’indices laissés par celles et ceux qui avaient eu la bonne idée de se retrouver là, sous les pointillés d’un temps pluvieux, braver l’automne, prolonger l’été. Défiant la peur légitime du 13ème s’avançant vers la table, je m’enfonçais dans ce bois boueux, croisant de-ci de-là, les vestiges d’une cahutte, les restes d’un élagage sommaire.

J’arrivais enfin à percevoir la musique qui allait rajouter à l’ivresse spatiale de l’explorateur, un authentique trouble temporel. Du fin fond de ce bois, s’élevait la plus improbable des stéréophonies : Au loin, à ma gauche, un groupe électrogène dispersait ses effluves olfactives et sonores. Tout aussi loin, à ma droite, tonnait le générique de Tintin, le dessin animé, lancé comme une invitation toute personnelle à ne surtout plus rebrousser chemin. Avec lui l’enfance ressurgit. Pas la petite enfance, inconsciente, babillante et patouillarde des premiers pas. J’étais revenu dans l’enfance d’après, celle des cabanes, de l’adrénaline des premières descentes en vélo – oui, « en vélo » ! Car à cet âge là on est dans le vélo…On est le vélo ! – l’enfance des dernières insouciances et des premiers grands-parents qui meurent, entre deux épisodes de Tintin et trois paquets de Frosties. C’est à cet âge que, sans le savoir, on deviendra adulte. On abandonnera la cabane du sauvage et le vélo de l’enfant-vélo, au profit d’une vie à crédit d’homme-voiture. 

Je venais de franchir l’ultime obstacle topographique. Ils étaient une poignée de personnes à s’agiter autour de cette utopie réaliste. Une scène défiant les lois de l’horizontalité, des dizaines d’enceintes, siglées « Magneto », quelques éclairages disparates, auréolés d’une multitude de bâches sommaires, précaires, indispensables. En face de cette scène, un bar à l’architecture de favela-palombière. Enfin, trônant au centre de cette impensable organisation, un tracteur Massey Fergusson hors d’âge, authentique vestige du Plan Marshall, que seul un dénommé Brutus paraissait pouvoir faire tressauter, prenait un repos bien mérité, bien que de courte durée. 

« CATACH – Libre et sauvage ». Voilà où j’arrivais. Les mots avaient été peints sur un drap blanc qui, comme moi, ne s’en remettrait jamais. Etait-ce un festival ? Une fête ? Une free ? Tout à la fois ? Prix libre, absence totale de dispositif concentrationnaire : Aucun doute, ce n’était pas un festival. Bière artisanale, absence totale de bouffe dégueulasse hors de prix : Aucun doute, c’était bien plus qu’un festival. Deux jours durant, sur cette scène entourée de forêt, allaient se succéder quelques uns et quelques unes des musiciens les plus talentueux du Far West et au delà. Une fête ? Assurément ! À ceci près qu’elle ne trimballait pas dans son sillage toute la hantise des temps modernes. Une free où chacun pourrait se savoir libre, l’espace de quelques jours, loin des archétypes de ce que cet anglicisme véhicule. Voilà où j’étais, accueilli par une salve d’applaudissements. 

CATACH : C’était donc ça, cette énigmatique affiche qui, un temps, avait osé s’aventurer dans les rues de Bayonne. Hélas, face aux marchands de guano, ces affiches ne durent pas bien longtemps, recouvertes, déchirées, dépecées. Elle avait pourtant eu le temps de surprendre cette affiche, photographie anachronique de deux femmes dévoilées s’étreignant langoureusement, diaphanes, libres et sauvages, belles et anonymes. Fallait-il venir chercher ici de la musique ? L’amour ? L’amitié ? L’ivresse ? L’alchimie ? Une débauche d’énergie enfantine avait rendu cette alchimie palpable, convertie en décibels, en éclats de rire, rencontres inoubliables, cascades boueuses et autres péripéties techniques que seuls les adultes réalisent. 

Deux jours plus tard, je trouvais enfin mon premier cèpe…Il resterait là, libre, sauvage, vivant le temps qu’il faut. Non loin de lui, une Feiyue, initialement jaune et bleue avait été abandonnée par un de nous. Une cinquantaine de mètres en aval, je trouvais la deuxième. Il avait fini pieds nus, le bougre. Et ces deux chaussures témoignaient à elles seules de ce que fut cette parenthèse enchantée. Chacun-e avait abandonné un peu de soi, sans se retourner. Les groupes eux même abandonnèrent un temps leurs instruments. C’est que le terrain était devenu impraticable. Même le Massey Fergusson ne viendrait pas à bout du dénivelé censé joindre le bois de Catach à la civilisation. Il faudrait attendre, revenir. Nous attendîmes. Les beaux jours revinrent. Ils reviennent toujours.

Pantxo Desbordes